Assurance-Prévention-Prédiction. Big data et société

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La formidable évolution des données de santé, de la connaissance exhaustive du profil génétique de chacun conduira-t-elle à une maîtrise préventive et curative du risque maladie ou renforcera-t-elle les pratiques d’assurance sélective au détriment de la mutualisation solidaire ? Tel est le thème d’étude proposé par l’Institut Montparnasse à François Ewald. Nous publions ici une analyse conceptuelle originale, englobante, appliquée à divers champs de la connaissance, du savoir intime sur l’humain, à de nouvelles reconfigurations sociétales et politiques. Une mise en perspective de ce nouveau monde des données qui prend forme dans notre vie, dans nos sociétés.

François Ewald adopte « une posture prospective », il jalonne une trajectoire anthropologique, scientifique, philosophique, de la prédiction au prédictif, du risque aléatoire au profilage singulier par « data intensive computing ».
Les systèmes assuranciels ont fait de l’aléa commun un vecteur du risque partagé, de la prévoyance mutualisée. Parce que « les hommes ont besoin d’une vision de l’avenir », l’assurance, pour l’essentiel socialisée, a permis de regarder l’horizon individuel avec confiance. L’aléa commun est support de l’assurance collective. Les sociétés assurancielles produisent une sécurité de vie, induisent des modes de vie et des comportements personnels. La probabilité est « un principe homogénéisateur ». La statistique est aussi un processus d’association, d’assimilation. Nos risques partagés, tout autant que nos caractéristiques communes, nous solidarisent. Qu’en sera-t-il de la société des meta-données, des mega-données sur tout et chacun ?

La révolution numérique engendre une transformation profonde du savoir et de son mode de production. François Ewald ne cache pas que « l’âge du risque et de l’assurance a engendré son propre appétit statistique intrusif, potentiellement totalitaire ». Mais il souligne la rupture que constitue le traitement des données numériques. Cette révolution des data « est destinée à tout redécouvrir ». Quantitativement et qualitativement, car les capacités nouvelles de traitement des données permet leur production « de manière singulière et différentielle ». Bien sûr on pense aussitôt au décryptage du génome humain. Ainsi qu’à toutes les applications en matière de prévention et de prédiction du risque maladie. A l’assurance santé, donc, qu’elle soit socialisée au sein de la Sécurité sociale ou qu’elle soit privée, notamment mutualiste. Mais le champ d’application est sans limite. Les techniques induites peuvent devenir des politiques cyniques. La voie est déjà ouverte en bien des domaines. Aussi l’enjeu démocratique et humaniste est bien d’ « inscrire la révolution des data dans l’architecture sociale et morale de nos sociétés » comme le prescrit cette étude.

François Ewald souligne aussi « le rôle grandissant des acteurs privés, non seulement dans le financement, la finalisation et l’appropriation des recherches, mais surtout dans la maîtrise des technologies ». Ainsi l’exploration du champ du savoir, la production de connaissances nouvelles, la constitution de supports d’investigation, la détention de données sensibles, pourraient-elles pour l’essentiel échapper à la garantie d’intérêt public. L’enjeu est scientifique, économique et démocratique.

Comme le rappelle cette étude, « le risque au sens de l’assurance est une forme de rapport savoir-pouvoir », il est aussi une forme de rapport individu-groupe. Ce qui rejoint l’enjeu sociétal. Les technologies d’investigation et de traitement de données numériques modifient le rapport de savoir et le rapport de pouvoir. Passées à l’IRN « imagerie par résonance numérique » les singularités des individus et groupes sociaux seront-elles productrices de société ou bien d’atomisation ? Les rapports à l’individu de l’Etat, de la Sécurité sociale, de l’Assurance et de bien d’autres institutions de la société pourraient en être bouleversés. La politique, la garantie, le service, le risque, seront-ils asservis à l’individu ? Ou, perspective positive, la nouvelle connaissance sur les individus germera-t-elle en une nouvelle reconnaissance de l’individu dans les politiques publiques et les pratiques privées ?

La connaissance singulière, une fois encore, renvoie à l’universel. La capacité de connaissance singulière et différentielle au sein du traitement de volumes importants de données renvoie à l’inscription individuelle dans un fonds commun humain, social, citoyen. C’est une question d’assurance, plus encore de démocratie.

Jean-Michel LAXALT
Président de l’Institut Montparnasse

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